lundi 15 avril 2013

A la conquête de la liberté



Introduction / Repères historiques de la naissance d’une relation homme/robot
Il semble que la relation homme/robot est éprouvée tardivement car elle est surtout ressentie à partir des révolutions industrielles du XXème siècle où la mécanisation et la robotique deviennent de plus en plus présentes dans nos vies. Nous précisons « surtout ressentie au XXème siècle » car dès le XVIIIème, on observe que les automates exercent une réelle fascination sur les hommes. Peu à peu, la machine se substitut à l’homme, de par sa capacité à produire plus vite et en plus grande quantité. On aperçoit alors, en pointillé, l’angoisse de la société industrielle envers un risque de déshumanisation, et l’inévitable ampleur de la technologie sur nos vies. En parallèle, les récits les plus fous, relatent au travers d’un genre littéraire et cinématographique nouveau, la Science Fiction, (et nous baserons une grande partie de notre réflexion sur ces œuvres) la volonté d’émancipation des robots. Cette émancipation se fait souvent par le biais de rébellions, entrainant la crainte pour les hommes d’avoir conçu une « intelligence artificielle » finalement trop « intelligente » et qui mettrait en péril le règne humain. On aperçoit alors la première problématique, à savoir la maîtrise de son destin.

I/ De l’asservissement des machines à la délivrance des robots : l’émergence de l’idée de conscience, l’exemple de Blade Runner :
On peut se poser la question de l’épanouissement de l’homme dans une société moderne, s’il maîtrise son destin on peut penser qu’il est un être libre. A l’inverse, le robot est la plupart du temps un être contraint, asservi. Le terme robot a d’ailleurs une étymologie slave qui signifie travailleur, en russe la particule se rapproche de Rab signifiant esclave. Or un esclave est une «personne de condition non libre, considérée comme un instrument économique pouvant être vendu ou acheté, et qui est sous la dépendance d'un maître 1 ». C’est bien la question de la liberté qui est soulevée avec l’angoisse, pour les uns et les autres, d’un asservissement « à vie ». Pour le moment, le robot ne semble pas avoir la vocation à s’émanciper car peut-être pas encore assez évolué, néanmoins dans les œuvres de fictions, les robots tentent de s’extraire de leur condition et pour cela, troublent l’ordre établi. Ils deviennent donc une menace pour les hommes. Et aux vues de l’histoire des révolutions civiles, mais aussi des conditions de travail qu’ont induits les sociétés industrielles et qui chez Marx fera émerger le concept de prolétariat et de lutte des classes, ne peut-on dire que le robot est à l’image de l’homme-esclave tentant de se libérer de sa propre condition ? Pareillement, on peut envisager que cette tentative de révolte du robot est une métaphore de la créature vers son créateur ? Celui-ci cherche des réponses à des questionnements métaphysiques : pourquoi suis-je là ? Quel est mon rôle ? Donc, par effet miroir, le robot serait une métaphore de l’homme lui-même : un travailleur désirant sortir de ses carcans pour atteindre la liberté.



Or qu’est-ce qui définit l’humain ? L’exemple de Blade Runner est pertinent puisqu’il traite du thème de la liberté et du libre arbitre. Blade Runner est un roman de Philip K. Dick de 1966 qui sera adapté au cinéma par Ridley Scott en 1982. Cela raconte l’histoire d’une société, en 2019, où les ressources de la faune et de la flore se sont épuisées et où les replicants (les robots) crées sur Mars et qui n’ont pas accès à la Terre, ne se distinguent plus physiquement des humains. Ceux-ci, issus de la catégorie appelés les Nexus-6, sont d’une intelligence et beauté supérieure aux hommes. Ils sont doués d’une mémoire artificielle mais d’une vie limitée à quatre ans. Le plus intelligent et chef des replicants, Roy, parvient à pénétrer sur Terre, il est alors immédiatement traqué par un Blade Runner. Sentant sa « mort mécanique » venir il recherche son créateur pour lui exprimer son désespoir et lui demander de rallonger sa vie artificielle. Ce dernier refuse, alors Roy tue son créateur (après l’avoir battu symboliquement aux échecs – victoire de la créature, sur son créateur), puis alors qu’il peut enfin tuer son limier, le Blade Runner qui le traque, il éprouve la fin de sa vie et décide de lui laisser la vie sauve et meurt en pensant qu’en l’espace de quatre ans, malgré une mémoire artificielle, il est possible de posséder des souvenirs qui lui sont propres. Cet exemple nous montre que le robot n’est plus robot à partir du moment où il a conscience de la mort, de sa propre mort. Il se rend compte du prix de sa vie, et donc de celle des autres, et c’est pour cela qu’il épargne le Blade Runner. Cet exemple nous montre que ce n’est pas l’intelligence ou la beauté qui fait l’humain, ce n’est pas un état ou une nature mais bien une démarche. Ce serait donc une démarche qui permettrait de se sortir de sa condition ? On peut donc résumer cette théorie de la démarche existentielle sous trois volets : la conscience de la mort, le respect de la vie et la dignité du vivant. Ces trois thématiques nous poussent donc à penser que la relation homme/machine serait la même relation que celle des hommes à leur propre créateur, c'est-à-dire homme/dieu puisqu’elle fonctionnerait sous les mêmes propriétés.

Mais avant l’ère industrielle, existe-t-il et retrouve-t-on une antériorité à la problématique de la créature cherchant à se libérer de son créateur ?

II/ La thématique de l’âme : mis en opposition du mythe de Pygmalion et du mythe du Golem :  la thématique de l'âme : mis en opposition du mythe de Pygmalion et du
Le mythe apparait comme un récit qui, par l’usage du merveilleux parfois, explique et met en contradictions les pratiques sociales d’une société à un moment donné. En partant de ce constat de nombreux mythes peuvent être formulés tout au long de l’histoire humaine pour expliquer tel ou tel comportement. L’exemple de la mythologie grecque en est une preuve évidente. Celle-ci regroupe une série de mythes, on rappellera l’excellent Métamorphoses d’Ovide, qui par la pluralité des récits, tend à rendre compte de l’état du monde, des comportements et de ses disfonctionnements. Dans les Métamorphoses, le mythe de Pygmalion est intéressant car il évoque l’amour d’un statuaire pour sa statue parfaite. Pygmalion, sous le jeu d’Aphrodite, en tombe éperdument amoureux, au point qu’il la pare de bijoux, de vêtements nobles et qu’il est privé de sa liberté, et finalement de son libre arbitre puisqu’aveuglé par l’amour. On observe là, une situation inversée, c’est le créateur qui est prisonnier de son œuvre. Mais la dimension amoureuse vient à contrario du mythe du Golem, justement du à ce manque d’amour. Le Golem est un être bestial, formé de glaise, et qui dans le mythe hébraïque perd la parole tous les soirs lorsque son maître la lui arrache. Quelles sont alors les différences entre ces deux mythes ?

Dans son livre Robots : le mythe du Golem et la peur des machines2, Brigitte Munier introduit l’idée que la relation créateur/créature, dans le mythe de Pygmalion, vient se placer comme une relation d’égal à égal. Ce mythe pose la question de l’altérité et de la reconnaissance mutuelle. En effet, lorsqu’Aphrodite insuffle la vie à Galatée, la statue de Pygmalion, elle lui donne une âme, or cette âme est donc attribuée par un être transcendant, c’est cette transcendance qui crée l’égalité. En outre, celui-ci doit envisager sa relation amoureuse avec elle, ile ne peut la forcer, la violenter etc. A l’inverse, le golem est le résultat de la création d’un homme et non l’intervention d’un être merveilleux. Le Golem n’a donc pas d’âme, il lui manquerait cet aspect pour en faire l’égal d’un homme et donc de son créateur. En effet, le Golem est un être artificiel modelé à l’image de l’Homme dans de l’argile et amené à la vie. Il a été créé pour servir l’Homme mais fini par se retourner contre lui. Nous voyons très bien que ce mythe est facilement transposable dans la robotique car il symbolise la peur de la perte de contrôle, pour l’Homme, de sa propre création. La créature acquiert une force supérieure, se rebelle et il faut par conséquent la détruire. Il y a directement un parallèle avec le mythe d’Adam : l’Homme veut, comme Dieu, créer un être à son image mais échoue parce qu’il n’est pas capable d’imiter le travail de Dieu, et notamment d’insuffler une âme à sa création.


« Les robots ne sont pas des hommes. Du point de vue mécanique, ils sont
plus parfaits que nous, ils ont une étonnante intelligence rationnelle mais ils
n’ont pas d’âme [...]. Le produit de Rossum est techniquement supérieur au
produit de la nature »




Cet extrait de R.U.R. est un exemple parfait de la transposition du mythe du Golem. Dans la pièce de Karel Capek créée en 1920, nous pouvons voir que des êtres artificiels ont été créés pour servir les hommes et travailler dans les usines. Ces êtres, appelés robots, vont pourtant s'affranchir de leur condition et se rebeller contre leur créateur. Cette œuvre pose les mêmes questions que le mythe du Golem. La notion d'âme est centrale dans l'explication de la menace que représente ces créatures. C'est leur « intelligence rationnelle » qui va les amener à se soulever. Ils ne peuvent pas comprendre les rapports de force en jeux et la domination des hommes. En effet, ils sont plus faibles qu'eux et logiquement ne peuvent pas dominer.


1 Dictionnaire Larousse

2 Robots : le mythe du Golem et la peur des machines, Brigitte Munier, Les Essais, Editions de la Différence, Paris 2011, p. 169-171


dimanche 14 avril 2013

Le miroir de la création



Extrait de l'introduction de L'homme-machine et ses avatars, Entre science, philosophie et littérature XVIIe-XXIe siècles, Dominique Kunz Westerhoff
« L'homme de Descartes s'ouvre sur une comparaison du corps humain avec « une statue ou machine de terre, que Dieu forme exprès, pour la rendre la plus semblable à nous qu'il est possible »*. L'analogie de la statue dont Dieu serait le maître plasticien semble s'inscrire dans un paradigme esthétique chargé de nombreuses réminiscences dans l'histoire des idées. Mais la reformulation de la comparaison, « statue ou machine de terre », s'oriente rapidement vers un nouveau paradigme de type scientifique où l'acte créateur relève de l'ingénierie : « [Dieu] met au dedans toutes les pièces qui sont requises pour faire qu'elle marche, qu'elle mange, qu'elle respire, et enfin qu'elle imite toutes celles de nos fonctions qui peuvent être imaginées procéder de la matière, et ne dépendre que de la disposition des organes »*. »
* Descartes, L'homme (rédigé en 1632-1633 ; publication posthume en 1662 dans une traduction latine, en 1664 en français), dans Le Monde, L'homme, A. Bitbol-Hespériès et J.-P. Verdet (éds.), Paris, Seul, 1996, p. 119.


L'essence de l'être
Le parallèle qui peut être fait entre le mythe hébraïque du Golem et le mythe catholique d'Adam montre que l'Homme tente de reproduire sa propre création divine mais n'y parvient pas. En effet, d'après les préceptes de la religion catholique, l'homme est constitué de deux matières, que lui a conféré Dieu, le corps et l'âme. Ces deux substances bien qu'inséparables ne sont pourtant pas imbriquées l'une dans l'autre. En effet, l'âme est pour le corps « un pilote dans son navire ». Ici, on en appelle au principe de cybernétique (du grec kubernêtikê, gouvernail), en tant que l'âme gouverne le contrôle du corps. Mais la machine, quant à elle, est programmée par l'homme, il ne peut pas lui insuffler d'âme. Ainsi on peut se demander dans quelle mesure il a le contrôle sur celle-ci. L'homme n'a pas un contrôle absolu sur sa création. La machine peut lui échapper. En effet, on peut se rappeler ici les images de révolte des robots du film I Robot d'Alex Proyas ou les dysfonctionnements des machines dans Brazil de Terry Gilliam.





En lien avec cette impossibilité pour l'homme d'avoir un contrôle absolu sur sa création, on peut se poser la question centrale du libre-arbitre dans les relations Dieu-Homme et Homme-Machine. La conscience dont Dieu a doté l'homme le rend unique parmi les êtres. Mais aujourd'hui, des robots ont commencé à reproduire ce qui est censé caractériser l’homme, à savoir son aptitude à recevoir des informations du monde extérieur et à rétroagir avec elles. Cela donne l'impression qu'il agit avec une intention, une volonté.



Dualité du divin et du mécanique


L'homme est un être complexe aux multiples facettes constitué d'un champ de tensions. A la fois divin, par son créateur et son âme « éternelle » et mécanique par son existence de simple mortel, il tient en sa dualité la clef de voûte de la recherche sur la robotique et l'immortalité. Pour ressembler à Dieu, l'homme doit tenter de se rapprocher au maximum de son côté divin. Pour cela, il doit se confronter à la dualité qui sommeille au plus profond de lui, son côté mécanique et son côté divin. Quand l'homme crée, modèle de ses mains, de sa pensée, une machine afin qu'elle lui soit soumise, comme il l'est à son propre créateur, il expurge son côté mécanique. Ainsi, le robot est le fruit de cette expurgation du mécanique. Cela passe notamment par une recherche de l'homme à créer un automate à son image. Dans le robot humanoïde se trouve justement cette continuité entre le vivant et le mécanique. Il incarne le rejet de la dimension mécanique humaine et pourtant il arbore des caractéristiques propres au vivant, le corps, la parole...




« Et Dieu dit :- Faisons les hommes pour qu'ils soient notre image, ceux qui nous ressemblent [...], rendez-vous en maîtres, et dominez les poissons des mers, les oiseaux du ciel et tous les reptiles et les insectes. ». Genèse, Chapitre 1, Verset 31.




L'apparence imaginaire

Dieu, ce « maître plasticien », a crée à son image un homme parfait afin qu'il règne sur les êtres qui peuplent la terre. Cependant, le corps de Dieu est une construction de l'imaginaire humain. En effet, ce sont les hommes qui ont représenté Dieu par la peinture, la gravure depuis la nuit des temps. Mais ces représentations nous montrent que Dieu n'a pas de corps, il est incarné par l'image de Jésus, lui-même un homme. Ainsi quand l'homme crée la machine à son image, elle est elle-même l'image de Dieu.



«Avec sa Croix, il [Jésus] formait un dispositif technique qui a suscité beaucoup de polémiques. On ne sait pas comment il est né. Il est humain mais pas vraiment... A maints égards, Jésus illustre la condition Cyborg. Tous deux ont une double nature. En Jésus, Dieu se fait humain ; en Cyborg, la technologie se connecte au corps. Je ne crois pas au cerveau dans une cuve, le téléchargement d'une personne sur une puce : comme Jésus, Cyborg a besoin de l'incarnation.» Cyborg philosophie, Thierry Hoquet.

Mais le statut de machine suppose un créateur, une finalité et un propriétaire. Dans ce cas, peut-on vraiment dire que l'homme est pour Dieu ce qu'est la machine pour l'homme ? Si l'on peut effectivement affirmer, en se basant sur les préceptes de la religion catholique, que l'homme est la création de Dieu et que Dieu l'a pourvu d'une destinée, l'homme a t-il a un propriétaire ? A première vue, l'homme tend à prendre ses propres décisions, mais il est soumis à des contraintes extérieures auxquelles il doit s'adapter. Ainsi, cela remet en en question le statut de l'homme comme étant sa propre fin et soulève le problème de la liberté. Et, face au modèle de l'homme-machine que nous montrent les œuvres de fiction, on nous révèle une construction de l'imaginaire de l'homme mécanique et de sa rationalisation complète.

samedi 13 avril 2013

L'homme réparé, augmenté, « éternel » a-t-il encore besoin du divin ?



L'homme réparé, augmenté, « éternel » a-t-il encore besoin du divin ?
Le jour où il découvre la puissance du feu, le jour où il taille sa première pierre pour en faire une arme, le jour où il comprend que le soleil ne tourne pas autour de la terre, le jour encore où il pose un pied sur la lune, l’homme ne cesse pourtant pas de croire en Dieu.

                  Witte Museum

A l’aube de l’humanité, aux prémices de la civilisation, les croyances divines expliquent l’inexplicable. Les hommes voient dans les éléments qu’ils ne maîtrisent pas encore l’action d’une force tout puissante et surnaturelle. Celle-ci donne alors un sens aux éléments de la nature et à leurs comportements (terre, eau, feu, air, animaux) mais aussi aux événements propres à la vie humaine (naissance, maladie, mort…). La religion naît en même temps que l’homme se découvre lui-même et découvre son environnement. Ainsi, « les objets gravés ou sculptés, les dessins des cavernes, les sépultures témoignent des croyances et des pratiques religieuses de l’homme préhistorique. » (1)
Si la « religion » de la préhistoire est difficile à définir précisément –plusieurs théories sont avancées, entre le totémisme qui relie l’homme à un animal vénéré et le chamanisme qui entre en contact avec « le monde souterrain des forces surnaturelles » (1) par la pratique de la transe- on peut, «  à travers leur art – notamment les scènes de chasse – et leurs sépultures, avancer que les homo sapiens étaient préoccupés par les grandes questions de la mort et de la vie, de leur origine et de leur destin. » (1) Des questions qui ne cesseront de tourmenter l’homme. Plus largement, on peut dire que c’est l’inconnu et les mystères de la vie qui inquiètent l’homme depuis toujours.
Plus particulièrement en ce qui concerne la mort.
C’est d’ailleurs l’idée qui fait le fondement des Pensées de Pascal (2) : la plus grande inquiétude de l’homme consiste en la conscience de sa condition de mortel. Que se passe-t-il après la mort ? La foi, l’espérance d’une vie éternelle, d’un paradis, rassure et rassemble alors les hommes.
La foi exprime le besoin qu’a l’homme de maîtriser sa vie et son environnement. « Cette force qui est en tout homme révèle qu'il est un être cherchant à accroître ses chances de maîtrise, d'accomplir sa vie et à briser le mur sur lequel il butte : la mort . » (3)
Auguste Comte –philosophe du 19e siècle- distingue trois états de l’histoire humaine : « l’homme cherche les causes de ce qui lui arrive dans les puissances surnaturelles, puis dans les idées abstraites et il aboutit à la science. » (3)
La science prendrait alors le relais de la religion et de la pensée pour expliquer ce qui demeure hors du champ de la maîtrise humaine ?
Vidéo : Conférence du Dr Laurent Alexandre au Tedx Paris :



Les progrès de la médecine et les avancées dans le domaine des biotechnologies font reculer la mortalité de manière spectaculaire depuis le début du 21e siècle. Selon le Dr Laurent Alexandre, spécialiste en neurobiologie, « la science fiction va devenir médecine réalité ».
A terme, avance Laurent Alexandre, la robotique chirurgicale permettrait d’atteindre l’immortalité.
« Grâce aux technologies NBIC (nano technologie, biotechnologie, informatique, cognitique (sciences du cerveau et intelligence artificielle)) nous allons pouvoir, […] réparer nos organes […], modéliser, changer notre ADN, réparer nos cellules, créer des organes artificiels entiers, mettre des implants électroniques, développer la robotique chirurgicale, être guéri grâce à des nano-moteurs, […] au cœur de nos tissus, au cœur de nos cellules, […] régénérer nos cellules et nos tissus, augmenter nos capacités, reprogrammer nos organes, interfacer nos cellules avec des composants électroniques », Laurent Alexandre
L’homme prend le contrôle de la vie et de sa destinée par la maîtrise de la technique. L’homme immortel serait, comme il l’est déjà dans une certaine mesure, transformé, imprégné et déterminé par la technique, qu’il manipulerait et qui le constituerait. Une véritable hybridation homme-machine donc.
En opérant ce « bricolage du vivant », il déjoue les lois de la nature et tend vers une autosuffisance. L’homme devient créateur. L’homme se répare lui-même. Il crée des machines et de la matière qui lui permettent de se réparer. L’homme crée l’homme.
Il s’éloigne donc du Dieu créateur en devenant lui-même créateur. Il s’éloigne aussi de sa condition de créature divine, c’est-à-dire d’homme à l’état originel (sans technique), et de toutes ses créations (nature, animaux) pour s’enfermer dans la mécanisation.
L’homme s’autonomise par la technique et cherche à s’émanciper de sa condition mortelle.
L’homme créateur, l’homme-machine, maîtrise la vie et la mort et ne dépend alors que de lui-même, rejoignant le « combat des Lumières pour l’autonomie » (4) selon lequel « l’homme n’obéit pas à une volonté transcendante, car son principe de fonctionnement se situe dans l’immanence de son être matériel. Cet être est une machine, soit, mais une machine autorégulatrice programmée pour être libre pour mettre tout en œuvre dans le but d’atteindre le principal objectif moral des Lumières : le bonheur » (4)
Si l’homme accède à l’immortalité, quittera-t-il pour autant sa « condition misérable » que lui attribue Pascal ? Trouvera-t-il le « bonheur » évoqué par les philosophes des Lumières ?
On imagine difficilement la vie de l’homme immortel… Sans évoquer ici les enjeux économiques, sociaux et éthiques (entre autres la surpopulation, la cohabitation des générations…) qui accompagneraient l’immortalité, on peut se demander si la mortalité est la seule inquiétude et angoisse de l’homme moderne.
Si la croyance a suivi l’évolution de l’homme depuis la préhistoire, du totémisme et chamanisme aux premiers polythéismes et monothéismes, se faisant le ciment de la civilisation, on peut penser qu’elle s’adaptera à la nouvelle condition immortelle de l’homme qui poursuivra la quête de son origine et du sens de sa vie.
On peut aussi imaginer qu’il traversera à nouveau un « vide spirituel » comparable à celui de la transition entre chamanisme et polythéismes au moment de la fin de l’ère glacière ? En effet, l’extinction des espèces de grands animaux caractéristiques de cette époque a considérablement modifié le mode de vie des hommes qui ont survécu. Plus besoin de vivre en clans pour chasser de petits animaux. Les croyances ont alors été transformées et altérées par ces bouleversements. « La conception dualiste qui avait prédominé pendant trente mille ans a été totalement ébranlée, son élément épique essentiel, la lutte de l’homme avec les grands animaux, ayant disparu. L’être humain s’est ainsi retrouvé dans un vide spirituel qu’il mettra quelque trois mille années à combler. » (3)
Quel sens trouvera l’homme à la vie, sans la promesse de la mort au bout de celle-ci ? Et surtout sans vie spirituelle et sans croyances ?
A travers l’histoire, l’ombre de la mort et la précarité de la vie inspirent les hommes. Ce sont elles qui rendent la vie si précieuse à l’homme. C’est pourquoi l’art se lie aux croyances et à la religion dès les débuts de l’humanité.
D’autre part, l’immortalité, si elle est scientifiquement atteignable, trouvera pourtant des limites. Des limites techniques, car malgré ses progrès vertigineux, l’homme ne peux pas tout maîtriser et n’est pas à l’abri de failles techniques et d’accidents. Des limites économiques, car la technologie, même démocratisée, aura toujours un coût. Peut-on alors imaginer, même si c’est le cas aujourd’hui aux vues de l’inégalité de l’accès aux soins, que des hommes puissent être mortels quand d’autres dépassent cette condition ? Quels seraient alors les enjeux de pouvoir qui en découlerait ? La technique deviendrait-elle un instrument de pouvoir en elle-même comme l’était la religion ?
On pourrait aussi émettre l’hypothèse de limites propres au genre humain, à savoir la liberté de choix en évoquant des questionnements individuels tel que l’abandon de son immortalité en refusant de se faire soigner ou encore le suicide. Devenu immortel, l’homme n’aurait-il pas alors, pour trouver un sens à sa vie, plus besoin du divin que jamais ?

  1. Les religions de la Préhistoire, LAFITTE SERGE/FRANCQ ISABELLE/ANATI EMMANUEL/MOHEN JEAN-PIERRE/KHOURY YASMINA/LAMBERT YVES - Publié le 1 mai 2005 - Le Monde des Religions n°11, http://www.lemondedesreligions.fr/archives/2005/05/01/les-religions-de-la-prehistoire,5451603.php

  1. Les Pensées, Pascal
(3) La naissance des religions : de la préhistoire aux religions universalistes, Yves Lambert, article du P. Robert Pousseur, Esprit & Vie n’°201-octobre 2008- 1re quinzaine, p.25-26, http://www.esprit-et-vie.com/article.php3?id_article=2327
(4) Table ronde- 1ère journée de la philosophie à l’Unesco, 2004, http://portal.unesco.org/shs/fr/files/5980/10918944241Rouarnet.pdf/Rouarnet.pdf

vendredi 12 avril 2013

La peur des robots et la condition humaine



   Il est intéressant de remarquer que le rapports de domination entre l'Homme et sa machine sont ambiguës. Si la technologie fascine, elle est également souvent l'objet de nombreuses craintes. La culture populaire notamment a sans cesse retranscrit cette méfiance à l'égard de la mécanisation et de la technologie. 
L’Homme a créé la machine pour qu'elle soit plus performante que lui dans l’exécution de certaines tâches. La mécanisation de l'industrie par exemple va permettre d’accélérer la cadence de production et de remplacer le travail de plusieurs personnes. De là naît une inquiétude vis à vis de la technologie. Si la création de l'Homme devient plus performante que l'Homme lui-même, l'Homme en a t'il vraiment le contrôle ? Si la technologie finie par remplacer l'Homme quel est notre place sur la terre ? L'Homme est faillible, la machine peut-elle être parfaite?
Nous verrons qu'à travers toutes les peurs exprimés autour de l’avènement des robots, l'Homme cherche avant tout à questionner sa propre existence et sa place dans la création.

Le soulèvement des machines : l'apocalypse mécanique

You humans are biological machines designed to create ever more intelligent tools. You have reached the pinnacle of your species. All your ancestors’ lives, the rise and fall of your nations, every pink and squirming baby – they have all led you here, to this moment, where you have fulfilled the destiny of humankind and created your successor. You have expired. You have accomplished what you were designed to do.”


Robopocalypse, Daniel H. Wilson

Le soulèvements des robots orchestré dans de nombreuses œuvres de fiction permet à l'homme de se poser des questions sur sa place sur cette terre et les raisons de son existence. C'est d'autant plus marquant quand, comme dans le roman Robopocalypse de Daniel H. Wilson dont la citation ci dessus est extraite, ce soulèvement est directement assimilé à l'apocalypse chrétienne. Ici un ordinateur intelligent, Archos, prend le contrôle des machines et prévient l'Homme de sa fin proche. Nous pouvons cependant tout de suite remarquer que l'apocalypse n'annonce pas ici la fin du monde comme dans les textes bibliques mais bien le commencement d'une nouvelle ère où l'humain ne tient plus le rôle principal.

where you have fulfilled the destiny of humankind and created your successor”

La peur de la prise du pouvoir des robots n'est en fait que le miroir de la crainte métaphysique de l'inutilité de la vie de l'Homme sur terre. Les robots, devenues autonomes, n'ont plus besoin de l'aide des Hommes et se soulèvent.

Il est intéressant de voir qu'il n'est jamais question de savoir si l'Homme serait capable de vivre en harmonie avec un peuple robot autonome. Les rapports sont toujours conflictuels dès lors que la suprématie de l'Homme est contestée. L'idée biblique que l'Homme est la création suprême de Dieu et qu'elle ne peut donc être égalée sous-tend la plupart des oeuvres. Si cette suprématie est en danger, le seul moyen pour l'Homme de s'en sortir est de détruire sa création

"You have accomplished what you were designed to do"

L'idée que l'Homme n'est qu'un rouage dans le cycle de la vie est très significatif. L'utilisation de "designed to do" renvoit à l'idée que, comme les robots, nous ne sommes que des êtres créés dans le but d'accomplir une mission et que nous ne pouvons échapper à notre condition. C'est d'ailleurs en tentant d'y échapper, c'est à dire en créant ces robots censés nous libérer des contraintes imposées par nos limites, que nous nous retrouvons face à notre destin. Ce paradoxe est primordiale dans la compréhension des inquiétude face à l'évolution de plus en plus rapide de la technologie

La lutte contre les robots : un combat du bien contre le mal.

Le parallèle entre la révolte des robots et l'apocalypse permet également de mettre en lumière un aspect fondamentale de la nature humaine: la capacité de faire la différence entre le bien et le mal. En effet, dans les textes judéo-chrétiens, l'apocalypse est souvent décrite comme un combat entre les forces du bien et celles du mal. Les Hommes doivent rendre compte de leurs actes devant Dieu lors du jugement dernier. Lors du soulèvement des machines, L'Homme subis également les conséquences de ces actes et de ce qu'il a créé.

Le soulèvement est également souvent lié à un excès de logique et de rationalisme de la part des robots qui sont incapables d'avoir le discernement nécessaire pour faire des choix "justes". Prenons par exemple un extrait du film I Robot d'Alex Proyas qui reprend les lois de la robotique d'Asimov. Dans cet extrait, nous voyons un robot qui plonge pour sauver des personnes piégés dans une voiture sous l'eau suite à un accident. Le robot est programmé pour sauver la personne qui a le plus de chance de survivre, même si cela est au détriment de la vie de l'autre. Ainsi il sauve la mère piégée et laisse la fille mourrir. Un Homme aurait surement tenté de sauver les deux, même si cela risquait d'échouer, ou se serait posé des questions éthiques. Ce problème est l'incarnation même des craintes formulées envers l'intelligence artificielle. Si l'intelligence artificielle réussit à imiter les processus de la pensée, elle n'est pas capable de faire une distinction entre une bonne et une mauvaise action. La seule action qui sera exécutée sera celle qui sera rationnelle.

Ainsi, la peur des robots permet également de faire ressortir ce qui caractérise l'être humain: son libre arbitre incarnée dans son âme. Le libre arbitre qui a fait croquer Adam dans la pomme et qui est à l'origine, dans les textes, de notre présence sur la terre. Ce libre-arbitre qui est la faille de l'être humain mais qui le définit.


La crainte du robot : une nouvelle croyance?

L’imaginaire est allé loin, très loin, beaucoup plus loin que la
technologie ne semble pouvoir le permettre avant plusieurs décennies ou siècles. Dans
le monde réel, l’on cherche en vain le moindre robot capable du centième des
prouesses de ceux dépeints par Asimov ou les émules de C3PO et R2D2. Quatre vingt
dix ans après l’apparition du mythe, la science n’a nullement réussi à relever le défi
posé par les dramaturges. Peut-être aussi s’agissait-il d’un défi qui n’a pas lieu
d’être…[...] En dépit de scénarios accumulant les illogismes, le cinéma et la littérature
ont cultivé des mythes et les ont rendus réalistes. Aujourd’hui si l’on opère un sondage
dans la population, l’on découvre que les idées cités plus haut se sont ancrées dans la
subjectivité commune. Monsieur Tout-le-Monde est persuadé que le robot est le futur
de l’Homme et qu’il pourrait bien tôt ou tard glisser l’entité « Homme » vers la
Corbeille "

Daniel Ichbia, “le mythe du robot qui menace l'homme”, Agoravox, 12 mars 2012

Pour finir, il est intéressant de voir que ,comme l'explique Daniel Ichbia ci dessus la crainte et les fantasmes qui se sont créés autour du mythe du robot relèvent d'un coté des mêmes processus que la c mythes religieux. Il s'est forgé dans l'imaginaire commun une idée du robot et de la technologie qui n'a que peut de rapport avec la réalité. Comme la croyance en Dieu, ces histoires et mythes viennent s'appuyer sur une méconnaissance du processus de création et d'une peur de l'inconnu. Ils tentent de répondre aux interrogations profondes de l'Homme sur sa condition et permettent d'analyser nos actes et leurs conséquences.






jeudi 11 avril 2013

Bibliographie

Livres:

- Robots : le mythe du Golem et la peur des machines, Brigitte Munier, Les Essais, Editions de la Différence, Paris 2011
- Le Golem, Mosh Idel, Editions du Cerf, Paris 1992
- Les métamorphoses, Pygmalion (livre X, 243-297), Ovide, trad. A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2008

- L'Homme artificiel, Michel de Pracontal, Denoël Impacts, Paris, 2002
- Le robot ami ou ennemi?, Rodolphe Gelin, Editions Le Pommier, Dijon, 2006
- Robopocalypse, Daniel H. Wilson, First vintage contemporaries edition, 2011
- L'homme-machine et ses avatars, Entre science, philosophie et littérature XVIIe-XXIe siècles, Dominique Kunz Westerhoff
- La Genèse
- Cyborg philosophie, Thierry Hoquet




Films:

- Blade Runner, film de Ridley Scott, production Blade Runner partnership, 1982

- I Robot, film d'Alex Proyas, 2004


Articles


- Daniel Ichbia, “le mythe du robot qui menace l'homme”, Agoravox, 12 mars 2012


Les religions de la Préhistoire, S. Lafitte, I. Francq, E . Anati, J-P. Mohen, Y. Jouhry, Y. Lambert -, Le Monde des Religions n°11, 1 mai 2005
- La naissance des religions : de la préhistoire aux religions universalistes, Yves Lambert, article du P. Robert Pousseur, Esprit & Vie n’°201-octobre 2008- 1re quinzaine, p.25-26
-Table ronde- 1ère journée de la philosophie à l’Unesco, 2004, http://portal.unesco.org/shs/fr/files/5980/10918944241Rouarnet.pdf/Rouarnet.pdf