Introduction
/ Repères historiques de la naissance d’une relation
homme/robot
Il
semble que la relation homme/robot est éprouvée tardivement car
elle est surtout ressentie à partir des révolutions industrielles
du XXème siècle où la mécanisation et la robotique deviennent de
plus en plus présentes dans nos vies. Nous précisons « surtout
ressentie au XXème siècle » car dès le XVIIIème, on observe
que les automates exercent une réelle fascination sur les hommes.
Peu à peu, la machine se substitut à l’homme, de par sa capacité
à produire plus vite et en plus grande quantité. On aperçoit
alors, en pointillé, l’angoisse de la société industrielle
envers un risque de déshumanisation, et l’inévitable ampleur de
la technologie sur nos vies. En parallèle, les récits les plus
fous, relatent au travers d’un genre littéraire et
cinématographique nouveau, la Science Fiction, (et nous baserons une
grande partie de notre réflexion sur ces œuvres) la volonté
d’émancipation des robots. Cette émancipation se fait souvent par
le biais de rébellions, entrainant la crainte pour les hommes
d’avoir conçu une « intelligence artificielle »
finalement trop « intelligente » et qui mettrait en péril
le règne humain. On aperçoit alors la première problématique, à
savoir la maîtrise de son destin.
I/ De
l’asservissement des machines à la délivrance des robots :
l’émergence de l’idée de conscience, l’exemple de Blade
Runner :
On peut
se poser la question de l’épanouissement de l’homme dans une
société moderne, s’il maîtrise son destin on peut penser qu’il
est un être libre. A l’inverse, le robot est la plupart du temps
un être contraint, asservi. Le terme robot a d’ailleurs une
étymologie slave qui signifie travailleur, en russe la particule se
rapproche de Rab signifiant esclave. Or un esclave est une «personne
de condition non libre, considérée comme un instrument économique
pouvant être vendu ou acheté, et qui est sous la dépendance d'un
maître 1 ». C’est
bien la question de la liberté qui est soulevée avec l’angoisse,
pour les uns et les autres, d’un asservissement « à vie ».
Pour le moment, le robot ne semble pas avoir la vocation à
s’émanciper car peut-être pas encore assez évolué, néanmoins
dans les œuvres de fictions, les robots tentent de s’extraire de
leur condition et pour cela, troublent l’ordre établi. Ils
deviennent donc une menace pour les hommes. Et aux vues de l’histoire
des révolutions civiles, mais aussi des conditions de travail qu’ont
induits les sociétés industrielles et qui chez Marx fera émerger
le concept de prolétariat et de lutte des classes, ne peut-on dire
que le robot est à l’image de l’homme-esclave tentant de se
libérer de sa propre condition ? Pareillement, on peut
envisager que cette tentative de révolte du robot est une métaphore
de la créature vers son créateur ? Celui-ci cherche des
réponses à des questionnements métaphysiques : pourquoi
suis-je là ? Quel est mon rôle ? Donc, par effet miroir,
le robot serait une métaphore de l’homme lui-même : un
travailleur désirant sortir de ses carcans pour atteindre la
liberté.
Or
qu’est-ce qui définit l’humain ? L’exemple de Blade
Runner est pertinent puisqu’il traite du thème de la liberté et
du libre arbitre. Blade Runner est un roman de Philip K. Dick de 1966
qui sera adapté au cinéma par Ridley Scott en 1982. Cela raconte
l’histoire d’une société, en 2019, où les ressources de la
faune et de la flore se sont épuisées et où les replicants (les
robots) crées sur Mars et qui n’ont pas accès à la Terre, ne se
distinguent plus physiquement des humains. Ceux-ci, issus de la
catégorie appelés les Nexus-6, sont d’une intelligence et beauté
supérieure aux hommes. Ils sont doués d’une mémoire artificielle
mais d’une vie limitée à quatre ans. Le plus intelligent et chef
des replicants, Roy, parvient à pénétrer sur Terre, il est alors
immédiatement traqué par un Blade Runner. Sentant sa
« mort mécanique » venir il recherche son créateur
pour lui exprimer son désespoir et lui demander de rallonger sa vie
artificielle. Ce dernier refuse, alors Roy tue son créateur (après
l’avoir battu symboliquement aux échecs – victoire de la
créature, sur son créateur), puis alors qu’il peut enfin tuer son
limier, le Blade Runner qui le traque, il éprouve la fin de sa vie
et décide de lui laisser la vie sauve et meurt en pensant qu’en
l’espace de quatre ans, malgré une mémoire artificielle, il est
possible de posséder des souvenirs qui lui sont propres. Cet exemple
nous montre que le robot n’est plus robot à partir du moment où
il a conscience de la mort, de sa propre mort. Il se rend compte du
prix de sa vie, et donc de celle des autres, et c’est pour cela
qu’il épargne le Blade Runner. Cet exemple nous montre que ce
n’est pas l’intelligence ou la beauté qui fait l’humain, ce
n’est pas un état ou une nature mais bien une démarche. Ce serait
donc une démarche qui permettrait de se sortir de sa condition ?
On peut donc résumer cette théorie de la démarche existentielle
sous trois volets : la conscience de la mort, le respect de la
vie et la dignité du vivant. Ces trois thématiques nous poussent
donc à penser que la relation homme/machine serait la même relation
que celle des hommes à leur propre créateur, c'est-à-dire
homme/dieu puisqu’elle fonctionnerait sous les mêmes propriétés.
Mais
avant l’ère industrielle, existe-t-il et retrouve-t-on une
antériorité à la problématique de la créature cherchant à se
libérer de son créateur ?
II/ La
thématique de l’âme : mis en opposition du mythe de
Pygmalion et du mythe du Golem : la thématique de l'âme
: mis en opposition du mythe de Pygmalion et du
Le mythe
apparait comme un récit qui, par l’usage du merveilleux parfois,
explique et met en contradictions les pratiques sociales d’une
société à un moment donné. En partant de ce constat de nombreux
mythes peuvent être formulés tout au long de l’histoire humaine
pour expliquer tel ou tel comportement. L’exemple de la mythologie
grecque en est une preuve évidente. Celle-ci regroupe une série de
mythes, on rappellera l’excellent Métamorphoses d’Ovide, qui par
la pluralité des récits, tend à rendre compte de l’état du
monde, des comportements et de ses disfonctionnements. Dans les
Métamorphoses, le mythe de Pygmalion est intéressant car il évoque
l’amour d’un statuaire pour sa statue parfaite. Pygmalion, sous
le jeu d’Aphrodite, en tombe éperdument amoureux, au point qu’il
la pare de bijoux, de vêtements nobles et qu’il est privé de sa
liberté, et finalement de son libre arbitre puisqu’aveuglé par
l’amour. On observe là, une situation inversée, c’est le
créateur qui est prisonnier de son œuvre. Mais la dimension
amoureuse vient à contrario du mythe du Golem, justement du à ce
manque d’amour. Le Golem est un être bestial, formé de glaise, et
qui dans le mythe hébraïque perd la parole tous les soirs lorsque
son maître la lui arrache. Quelles sont alors les différences entre
ces deux mythes ?
Dans son
livre Robots : le mythe du Golem et la peur des machines2,
Brigitte Munier introduit l’idée que la relation
créateur/créature, dans le mythe de Pygmalion, vient se placer
comme une relation d’égal à égal. Ce mythe pose la question de
l’altérité et de la reconnaissance mutuelle. En effet,
lorsqu’Aphrodite insuffle la vie à Galatée, la statue de
Pygmalion, elle lui donne une âme, or cette âme est donc attribuée
par un être transcendant, c’est cette transcendance qui crée
l’égalité. En outre, celui-ci doit envisager sa relation
amoureuse avec elle, ile ne peut la forcer, la violenter etc. A
l’inverse, le golem est le résultat de la création d’un homme
et non l’intervention d’un être merveilleux. Le Golem n’a donc
pas d’âme, il lui manquerait cet aspect pour en faire l’égal
d’un homme et donc de son créateur. En effet, le Golem est un être
artificiel modelé à l’image de l’Homme dans de l’argile et
amené à la vie. Il a été créé pour servir l’Homme mais fini
par se retourner contre lui. Nous voyons très bien que ce mythe est
facilement transposable dans la robotique car il symbolise la peur de
la perte de contrôle, pour l’Homme, de sa propre création. La
créature acquiert une force supérieure, se rebelle et il faut par
conséquent la détruire. Il y a directement un parallèle avec le
mythe d’Adam : l’Homme veut, comme Dieu, créer un être à
son image mais échoue parce qu’il n’est pas capable d’imiter
le travail de Dieu, et notamment d’insuffler une âme à sa
création.
« Les robots ne
sont pas des hommes. Du point de vue mécanique, ils sont
plus parfaits que nous,
ils ont une étonnante intelligence rationnelle mais ils
n’ont pas d’âme
[...]. Le produit de Rossum est techniquement supérieur au
produit de la nature »
Cet
extrait de R.U.R. est un exemple parfait de la
transposition du mythe du Golem. Dans la pièce de Karel Capek créée
en 1920, nous pouvons voir que des êtres artificiels ont été créés
pour servir les hommes et travailler dans les usines. Ces êtres,
appelés robots, vont pourtant s'affranchir de leur condition et se
rebeller contre leur créateur. Cette œuvre pose les mêmes
questions que le mythe du Golem. La notion d'âme est centrale dans
l'explication de la menace que représente ces créatures. C'est leur
« intelligence rationnelle » qui va les amener à se
soulever. Ils ne peuvent pas comprendre les rapports de force en jeux
et la domination des hommes. En effet, ils sont plus faibles qu'eux
et logiquement ne peuvent pas dominer.
1
Dictionnaire Larousse
2
Robots : le mythe du Golem et la peur des machines,
Brigitte Munier, Les Essais, Editions de la Différence, Paris 2011,
p. 169-171

