samedi 13 avril 2013

L'homme réparé, augmenté, « éternel » a-t-il encore besoin du divin ?



L'homme réparé, augmenté, « éternel » a-t-il encore besoin du divin ?
Le jour où il découvre la puissance du feu, le jour où il taille sa première pierre pour en faire une arme, le jour où il comprend que le soleil ne tourne pas autour de la terre, le jour encore où il pose un pied sur la lune, l’homme ne cesse pourtant pas de croire en Dieu.

                  Witte Museum

A l’aube de l’humanité, aux prémices de la civilisation, les croyances divines expliquent l’inexplicable. Les hommes voient dans les éléments qu’ils ne maîtrisent pas encore l’action d’une force tout puissante et surnaturelle. Celle-ci donne alors un sens aux éléments de la nature et à leurs comportements (terre, eau, feu, air, animaux) mais aussi aux événements propres à la vie humaine (naissance, maladie, mort…). La religion naît en même temps que l’homme se découvre lui-même et découvre son environnement. Ainsi, « les objets gravés ou sculptés, les dessins des cavernes, les sépultures témoignent des croyances et des pratiques religieuses de l’homme préhistorique. » (1)
Si la « religion » de la préhistoire est difficile à définir précisément –plusieurs théories sont avancées, entre le totémisme qui relie l’homme à un animal vénéré et le chamanisme qui entre en contact avec « le monde souterrain des forces surnaturelles » (1) par la pratique de la transe- on peut, «  à travers leur art – notamment les scènes de chasse – et leurs sépultures, avancer que les homo sapiens étaient préoccupés par les grandes questions de la mort et de la vie, de leur origine et de leur destin. » (1) Des questions qui ne cesseront de tourmenter l’homme. Plus largement, on peut dire que c’est l’inconnu et les mystères de la vie qui inquiètent l’homme depuis toujours.
Plus particulièrement en ce qui concerne la mort.
C’est d’ailleurs l’idée qui fait le fondement des Pensées de Pascal (2) : la plus grande inquiétude de l’homme consiste en la conscience de sa condition de mortel. Que se passe-t-il après la mort ? La foi, l’espérance d’une vie éternelle, d’un paradis, rassure et rassemble alors les hommes.
La foi exprime le besoin qu’a l’homme de maîtriser sa vie et son environnement. « Cette force qui est en tout homme révèle qu'il est un être cherchant à accroître ses chances de maîtrise, d'accomplir sa vie et à briser le mur sur lequel il butte : la mort . » (3)
Auguste Comte –philosophe du 19e siècle- distingue trois états de l’histoire humaine : « l’homme cherche les causes de ce qui lui arrive dans les puissances surnaturelles, puis dans les idées abstraites et il aboutit à la science. » (3)
La science prendrait alors le relais de la religion et de la pensée pour expliquer ce qui demeure hors du champ de la maîtrise humaine ?
Vidéo : Conférence du Dr Laurent Alexandre au Tedx Paris :



Les progrès de la médecine et les avancées dans le domaine des biotechnologies font reculer la mortalité de manière spectaculaire depuis le début du 21e siècle. Selon le Dr Laurent Alexandre, spécialiste en neurobiologie, « la science fiction va devenir médecine réalité ».
A terme, avance Laurent Alexandre, la robotique chirurgicale permettrait d’atteindre l’immortalité.
« Grâce aux technologies NBIC (nano technologie, biotechnologie, informatique, cognitique (sciences du cerveau et intelligence artificielle)) nous allons pouvoir, […] réparer nos organes […], modéliser, changer notre ADN, réparer nos cellules, créer des organes artificiels entiers, mettre des implants électroniques, développer la robotique chirurgicale, être guéri grâce à des nano-moteurs, […] au cœur de nos tissus, au cœur de nos cellules, […] régénérer nos cellules et nos tissus, augmenter nos capacités, reprogrammer nos organes, interfacer nos cellules avec des composants électroniques », Laurent Alexandre
L’homme prend le contrôle de la vie et de sa destinée par la maîtrise de la technique. L’homme immortel serait, comme il l’est déjà dans une certaine mesure, transformé, imprégné et déterminé par la technique, qu’il manipulerait et qui le constituerait. Une véritable hybridation homme-machine donc.
En opérant ce « bricolage du vivant », il déjoue les lois de la nature et tend vers une autosuffisance. L’homme devient créateur. L’homme se répare lui-même. Il crée des machines et de la matière qui lui permettent de se réparer. L’homme crée l’homme.
Il s’éloigne donc du Dieu créateur en devenant lui-même créateur. Il s’éloigne aussi de sa condition de créature divine, c’est-à-dire d’homme à l’état originel (sans technique), et de toutes ses créations (nature, animaux) pour s’enfermer dans la mécanisation.
L’homme s’autonomise par la technique et cherche à s’émanciper de sa condition mortelle.
L’homme créateur, l’homme-machine, maîtrise la vie et la mort et ne dépend alors que de lui-même, rejoignant le « combat des Lumières pour l’autonomie » (4) selon lequel « l’homme n’obéit pas à une volonté transcendante, car son principe de fonctionnement se situe dans l’immanence de son être matériel. Cet être est une machine, soit, mais une machine autorégulatrice programmée pour être libre pour mettre tout en œuvre dans le but d’atteindre le principal objectif moral des Lumières : le bonheur » (4)
Si l’homme accède à l’immortalité, quittera-t-il pour autant sa « condition misérable » que lui attribue Pascal ? Trouvera-t-il le « bonheur » évoqué par les philosophes des Lumières ?
On imagine difficilement la vie de l’homme immortel… Sans évoquer ici les enjeux économiques, sociaux et éthiques (entre autres la surpopulation, la cohabitation des générations…) qui accompagneraient l’immortalité, on peut se demander si la mortalité est la seule inquiétude et angoisse de l’homme moderne.
Si la croyance a suivi l’évolution de l’homme depuis la préhistoire, du totémisme et chamanisme aux premiers polythéismes et monothéismes, se faisant le ciment de la civilisation, on peut penser qu’elle s’adaptera à la nouvelle condition immortelle de l’homme qui poursuivra la quête de son origine et du sens de sa vie.
On peut aussi imaginer qu’il traversera à nouveau un « vide spirituel » comparable à celui de la transition entre chamanisme et polythéismes au moment de la fin de l’ère glacière ? En effet, l’extinction des espèces de grands animaux caractéristiques de cette époque a considérablement modifié le mode de vie des hommes qui ont survécu. Plus besoin de vivre en clans pour chasser de petits animaux. Les croyances ont alors été transformées et altérées par ces bouleversements. « La conception dualiste qui avait prédominé pendant trente mille ans a été totalement ébranlée, son élément épique essentiel, la lutte de l’homme avec les grands animaux, ayant disparu. L’être humain s’est ainsi retrouvé dans un vide spirituel qu’il mettra quelque trois mille années à combler. » (3)
Quel sens trouvera l’homme à la vie, sans la promesse de la mort au bout de celle-ci ? Et surtout sans vie spirituelle et sans croyances ?
A travers l’histoire, l’ombre de la mort et la précarité de la vie inspirent les hommes. Ce sont elles qui rendent la vie si précieuse à l’homme. C’est pourquoi l’art se lie aux croyances et à la religion dès les débuts de l’humanité.
D’autre part, l’immortalité, si elle est scientifiquement atteignable, trouvera pourtant des limites. Des limites techniques, car malgré ses progrès vertigineux, l’homme ne peux pas tout maîtriser et n’est pas à l’abri de failles techniques et d’accidents. Des limites économiques, car la technologie, même démocratisée, aura toujours un coût. Peut-on alors imaginer, même si c’est le cas aujourd’hui aux vues de l’inégalité de l’accès aux soins, que des hommes puissent être mortels quand d’autres dépassent cette condition ? Quels seraient alors les enjeux de pouvoir qui en découlerait ? La technique deviendrait-elle un instrument de pouvoir en elle-même comme l’était la religion ?
On pourrait aussi émettre l’hypothèse de limites propres au genre humain, à savoir la liberté de choix en évoquant des questionnements individuels tel que l’abandon de son immortalité en refusant de se faire soigner ou encore le suicide. Devenu immortel, l’homme n’aurait-il pas alors, pour trouver un sens à sa vie, plus besoin du divin que jamais ?

  1. Les religions de la Préhistoire, LAFITTE SERGE/FRANCQ ISABELLE/ANATI EMMANUEL/MOHEN JEAN-PIERRE/KHOURY YASMINA/LAMBERT YVES - Publié le 1 mai 2005 - Le Monde des Religions n°11, http://www.lemondedesreligions.fr/archives/2005/05/01/les-religions-de-la-prehistoire,5451603.php

  1. Les Pensées, Pascal
(3) La naissance des religions : de la préhistoire aux religions universalistes, Yves Lambert, article du P. Robert Pousseur, Esprit & Vie n’°201-octobre 2008- 1re quinzaine, p.25-26, http://www.esprit-et-vie.com/article.php3?id_article=2327
(4) Table ronde- 1ère journée de la philosophie à l’Unesco, 2004, http://portal.unesco.org/shs/fr/files/5980/10918944241Rouarnet.pdf/Rouarnet.pdf

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