L'homme
réparé, augmenté, « éternel » a-t-il encore besoin du
divin ?
Le jour où
il découvre la puissance du feu, le jour où il taille sa première
pierre pour en faire une arme, le jour où il comprend que le soleil
ne tourne pas autour de la terre, le jour encore où il pose un pied
sur la lune, l’homme ne cesse pourtant pas de croire en Dieu.
Witte Museum
Si la
« religion » de la préhistoire est difficile à définir
précisément –plusieurs théories sont avancées, entre le
totémisme qui relie l’homme à un animal vénéré et le
chamanisme qui entre en contact avec « le monde souterrain des
forces surnaturelles » (1) par la pratique de la transe- on
peut, « à
travers leur art – notamment les scènes de chasse – et leurs
sépultures, avancer que les homo sapiens étaient préoccupés par
les grandes questions de la mort et de la vie, de leur origine et de
leur destin. » (1)
Des questions qui ne cesseront de tourmenter
l’homme. Plus largement, on peut dire que c’est l’inconnu et
les mystères de la vie qui inquiètent l’homme depuis toujours.
Plus
particulièrement en ce qui concerne la mort.
C’est
d’ailleurs l’idée qui fait le fondement des Pensées
de Pascal (2) :
la plus grande inquiétude de l’homme consiste en
la conscience de sa condition de mortel. Que
se passe-t-il après la mort ? La foi, l’espérance d’une
vie éternelle, d’un paradis, rassure et rassemble alors les
hommes.
La
foi exprime le besoin qu’a l’homme de maîtriser sa vie et son
environnement. « Cette
force qui est en tout homme révèle qu'il est un être cherchant à
accroître ses chances de maîtrise, d'accomplir sa vie et à briser
le mur sur lequel il butte : la mort . » (3)
Auguste
Comte –philosophe du 19e
siècle- distingue trois états de l’histoire humaine :
« l’homme cherche les causes de ce qui lui arrive dans les
puissances surnaturelles, puis dans les idées abstraites et il
aboutit à la science. » (3)
La
science prendrait alors le relais de la religion et de la pensée
pour expliquer ce qui demeure hors du champ de la maîtrise humaine ?
Vidéo :
Conférence du Dr Laurent Alexandre au Tedx Paris :
Les progrès
de la médecine et les avancées dans le domaine des biotechnologies
font reculer la mortalité de manière spectaculaire depuis le début
du 21e siècle.
Selon le Dr Laurent Alexandre, spécialiste en neurobiologie, « la
science fiction va devenir médecine réalité ».
A
terme, avance Laurent Alexandre, la robotique chirurgicale
permettrait d’atteindre l’immortalité.
« Grâce
aux technologies NBIC (nano
technologie, biotechnologie, informatique, cognitique (sciences du
cerveau et intelligence artificielle))
nous allons pouvoir, […] réparer nos organes […], modéliser,
changer notre ADN, réparer nos cellules, créer des organes
artificiels entiers, mettre des implants électroniques, développer
la robotique chirurgicale, être guéri grâce à des nano-moteurs,
[…] au cœur de nos tissus, au cœur de nos cellules, […]
régénérer nos cellules et nos tissus, augmenter nos capacités,
reprogrammer nos organes, interfacer nos cellules avec des composants
électroniques », Laurent Alexandre
L’homme
prend le contrôle de la vie et de sa destinée par la maîtrise
de la technique.
L’homme immortel serait, comme il l’est déjà dans une certaine
mesure, transformé, imprégné et déterminé par la technique,
qu’il manipulerait et qui le constituerait. Une véritable
hybridation homme-machine donc.
En
opérant ce « bricolage du vivant », il déjoue les lois
de la nature et tend vers une autosuffisance. L’homme
devient créateur.
L’homme se répare lui-même. Il crée des machines et de la
matière qui lui permettent de se réparer. L’homme crée l’homme.
Il
s’éloigne donc du Dieu créateur en devenant lui-même créateur.
Il s’éloigne aussi de sa condition de créature divine,
c’est-à-dire d’homme à l’état originel (sans technique), et
de toutes ses créations (nature, animaux) pour s’enfermer dans la
mécanisation.
L’homme
s’autonomise par la technique et cherche à s’émanciper de sa
condition mortelle.
L’homme
créateur, l’homme-machine, maîtrise la vie et la mort et ne
dépend alors que de lui-même, rejoignant le « combat des
Lumières pour l’autonomie »
(4)
selon lequel « l’homme n’obéit pas à une volonté
transcendante, car son principe de fonctionnement se situe dans
l’immanence de son être matériel. Cet être est une machine,
soit, mais une machine autorégulatrice programmée pour
être libre
pour mettre tout en œuvre dans le but d’atteindre le principal
objectif moral des Lumières : le bonheur » (4)
Si
l’homme accède à l’immortalité, quittera-t-il pour autant sa
« condition misérable » que lui attribue Pascal
?
Trouvera-t-il le « bonheur » évoqué par les philosophes
des Lumières ?
On
imagine difficilement la vie de l’homme immortel… Sans évoquer
ici les enjeux économiques, sociaux et éthiques (entre autres la
surpopulation, la cohabitation des générations…) qui
accompagneraient l’immortalité, on peut se demander si la
mortalité est la seule inquiétude et angoisse de l’homme moderne.
Si
la croyance a suivi l’évolution de l’homme depuis la
préhistoire, du totémisme et chamanisme aux premiers polythéismes
et monothéismes, se faisant le ciment de la civilisation, on peut
penser qu’elle s’adaptera à la nouvelle condition immortelle de
l’homme qui poursuivra la quête de son origine et du sens de sa
vie.
On
peut aussi imaginer qu’il traversera à nouveau un « vide
spirituel »
comparable à celui de la transition entre chamanisme et polythéismes
au moment de la fin de l’ère glacière ? En effet, l’extinction
des espèces de grands animaux caractéristiques de cette époque a
considérablement modifié le mode de vie des hommes qui ont survécu.
Plus besoin de vivre en clans pour chasser de petits animaux. Les
croyances ont alors été transformées et altérées par ces
bouleversements. « La
conception dualiste qui avait prédominé pendant trente mille ans a
été totalement ébranlée, son élément épique essentiel, la
lutte de l’homme avec les grands animaux, ayant disparu. L’être
humain s’est ainsi retrouvé dans un vide spirituel qu’il mettra
quelque trois mille années à combler. » (3)
Quel
sens trouvera l’homme à la vie, sans la promesse de la mort au
bout de celle-ci ? Et
surtout sans vie spirituelle et sans croyances ?
A
travers l’histoire, l’ombre de la mort et la précarité de la
vie inspirent les hommes. Ce sont elles qui rendent la vie si
précieuse à l’homme. C’est pourquoi l’art se lie aux
croyances et à la religion dès les débuts de l’humanité.
D’autre
part, l’immortalité, si elle est scientifiquement atteignable,
trouvera pourtant des limites. Des limites techniques, car malgré
ses progrès vertigineux, l’homme ne peux pas tout maîtriser et
n’est pas à l’abri de failles techniques et d’accidents. Des
limites économiques, car la technologie, même démocratisée, aura
toujours un coût. Peut-on alors imaginer, même si c’est le cas
aujourd’hui aux vues de l’inégalité de l’accès aux soins,
que des hommes puissent être mortels quand d’autres dépassent
cette condition ? Quels seraient alors les enjeux de pouvoir qui
en découlerait ? La technique deviendrait-elle un instrument de
pouvoir en elle-même comme l’était la religion ?
On
pourrait aussi émettre l’hypothèse de limites propres au genre
humain, à savoir la liberté de choix en évoquant des
questionnements individuels tel que l’abandon de son immortalité
en refusant de se faire soigner ou encore le suicide. Devenu
immortel, l’homme n’aurait-il pas alors, pour trouver un sens à
sa vie, plus besoin du divin que jamais ?
- Les religions de la Préhistoire, LAFITTE SERGE/FRANCQ ISABELLE/ANATI EMMANUEL/MOHEN JEAN-PIERRE/KHOURY YASMINA/LAMBERT YVES - Publié le 1 mai 2005 - Le Monde des Religions n°11, http://www.lemondedesreligions.fr/archives/2005/05/01/les-religions-de-la-prehistoire,5451603.php
- Les Pensées, Pascal
(3)
La
naissance des religions : de la préhistoire aux religions
universalistes, Yves
Lambert, article du P. Robert Pousseur, Esprit & Vie
n’°201-octobre 2008- 1re
quinzaine, p.25-26,
http://www.esprit-et-vie.com/article.php3?id_article=2327
(4)
Table
ronde- 1ère
journée de la philosophie à l’Unesco, 2004,
http://portal.unesco.org/shs/fr/files/5980/10918944241Rouarnet.pdf/Rouarnet.pdf

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