dimanche 14 avril 2013

Le miroir de la création



Extrait de l'introduction de L'homme-machine et ses avatars, Entre science, philosophie et littérature XVIIe-XXIe siècles, Dominique Kunz Westerhoff
« L'homme de Descartes s'ouvre sur une comparaison du corps humain avec « une statue ou machine de terre, que Dieu forme exprès, pour la rendre la plus semblable à nous qu'il est possible »*. L'analogie de la statue dont Dieu serait le maître plasticien semble s'inscrire dans un paradigme esthétique chargé de nombreuses réminiscences dans l'histoire des idées. Mais la reformulation de la comparaison, « statue ou machine de terre », s'oriente rapidement vers un nouveau paradigme de type scientifique où l'acte créateur relève de l'ingénierie : « [Dieu] met au dedans toutes les pièces qui sont requises pour faire qu'elle marche, qu'elle mange, qu'elle respire, et enfin qu'elle imite toutes celles de nos fonctions qui peuvent être imaginées procéder de la matière, et ne dépendre que de la disposition des organes »*. »
* Descartes, L'homme (rédigé en 1632-1633 ; publication posthume en 1662 dans une traduction latine, en 1664 en français), dans Le Monde, L'homme, A. Bitbol-Hespériès et J.-P. Verdet (éds.), Paris, Seul, 1996, p. 119.


L'essence de l'être
Le parallèle qui peut être fait entre le mythe hébraïque du Golem et le mythe catholique d'Adam montre que l'Homme tente de reproduire sa propre création divine mais n'y parvient pas. En effet, d'après les préceptes de la religion catholique, l'homme est constitué de deux matières, que lui a conféré Dieu, le corps et l'âme. Ces deux substances bien qu'inséparables ne sont pourtant pas imbriquées l'une dans l'autre. En effet, l'âme est pour le corps « un pilote dans son navire ». Ici, on en appelle au principe de cybernétique (du grec kubernêtikê, gouvernail), en tant que l'âme gouverne le contrôle du corps. Mais la machine, quant à elle, est programmée par l'homme, il ne peut pas lui insuffler d'âme. Ainsi on peut se demander dans quelle mesure il a le contrôle sur celle-ci. L'homme n'a pas un contrôle absolu sur sa création. La machine peut lui échapper. En effet, on peut se rappeler ici les images de révolte des robots du film I Robot d'Alex Proyas ou les dysfonctionnements des machines dans Brazil de Terry Gilliam.





En lien avec cette impossibilité pour l'homme d'avoir un contrôle absolu sur sa création, on peut se poser la question centrale du libre-arbitre dans les relations Dieu-Homme et Homme-Machine. La conscience dont Dieu a doté l'homme le rend unique parmi les êtres. Mais aujourd'hui, des robots ont commencé à reproduire ce qui est censé caractériser l’homme, à savoir son aptitude à recevoir des informations du monde extérieur et à rétroagir avec elles. Cela donne l'impression qu'il agit avec une intention, une volonté.



Dualité du divin et du mécanique


L'homme est un être complexe aux multiples facettes constitué d'un champ de tensions. A la fois divin, par son créateur et son âme « éternelle » et mécanique par son existence de simple mortel, il tient en sa dualité la clef de voûte de la recherche sur la robotique et l'immortalité. Pour ressembler à Dieu, l'homme doit tenter de se rapprocher au maximum de son côté divin. Pour cela, il doit se confronter à la dualité qui sommeille au plus profond de lui, son côté mécanique et son côté divin. Quand l'homme crée, modèle de ses mains, de sa pensée, une machine afin qu'elle lui soit soumise, comme il l'est à son propre créateur, il expurge son côté mécanique. Ainsi, le robot est le fruit de cette expurgation du mécanique. Cela passe notamment par une recherche de l'homme à créer un automate à son image. Dans le robot humanoïde se trouve justement cette continuité entre le vivant et le mécanique. Il incarne le rejet de la dimension mécanique humaine et pourtant il arbore des caractéristiques propres au vivant, le corps, la parole...




« Et Dieu dit :- Faisons les hommes pour qu'ils soient notre image, ceux qui nous ressemblent [...], rendez-vous en maîtres, et dominez les poissons des mers, les oiseaux du ciel et tous les reptiles et les insectes. ». Genèse, Chapitre 1, Verset 31.




L'apparence imaginaire

Dieu, ce « maître plasticien », a crée à son image un homme parfait afin qu'il règne sur les êtres qui peuplent la terre. Cependant, le corps de Dieu est une construction de l'imaginaire humain. En effet, ce sont les hommes qui ont représenté Dieu par la peinture, la gravure depuis la nuit des temps. Mais ces représentations nous montrent que Dieu n'a pas de corps, il est incarné par l'image de Jésus, lui-même un homme. Ainsi quand l'homme crée la machine à son image, elle est elle-même l'image de Dieu.



«Avec sa Croix, il [Jésus] formait un dispositif technique qui a suscité beaucoup de polémiques. On ne sait pas comment il est né. Il est humain mais pas vraiment... A maints égards, Jésus illustre la condition Cyborg. Tous deux ont une double nature. En Jésus, Dieu se fait humain ; en Cyborg, la technologie se connecte au corps. Je ne crois pas au cerveau dans une cuve, le téléchargement d'une personne sur une puce : comme Jésus, Cyborg a besoin de l'incarnation.» Cyborg philosophie, Thierry Hoquet.

Mais le statut de machine suppose un créateur, une finalité et un propriétaire. Dans ce cas, peut-on vraiment dire que l'homme est pour Dieu ce qu'est la machine pour l'homme ? Si l'on peut effectivement affirmer, en se basant sur les préceptes de la religion catholique, que l'homme est la création de Dieu et que Dieu l'a pourvu d'une destinée, l'homme a t-il a un propriétaire ? A première vue, l'homme tend à prendre ses propres décisions, mais il est soumis à des contraintes extérieures auxquelles il doit s'adapter. Ainsi, cela remet en en question le statut de l'homme comme étant sa propre fin et soulève le problème de la liberté. Et, face au modèle de l'homme-machine que nous montrent les œuvres de fiction, on nous révèle une construction de l'imaginaire de l'homme mécanique et de sa rationalisation complète.

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