Extrait
de l'introduction de L'homme-machine
et ses avatars, Entre science, philosophie et littérature XVIIe-XXIe
siècles,
Dominique Kunz Westerhoff
«
L'homme
de Descartes s'ouvre sur une comparaison du corps humain avec « une
statue ou machine de terre, que Dieu forme exprès, pour la rendre la
plus semblable à nous qu'il est possible »*. L'analogie de la
statue dont Dieu serait le maître plasticien semble s'inscrire dans
un paradigme esthétique chargé de nombreuses réminiscences dans
l'histoire des idées. Mais la reformulation de la comparaison, «
statue ou machine de terre », s'oriente rapidement vers un nouveau
paradigme de type scientifique où l'acte créateur relève de
l'ingénierie : « [Dieu] met au dedans toutes les pièces qui sont
requises pour faire qu'elle marche, qu'elle mange, qu'elle respire,
et enfin qu'elle imite toutes celles de nos fonctions qui peuvent
être imaginées procéder de la matière, et ne dépendre que de la
disposition des organes »*. »
*
Descartes, L'homme (rédigé en 1632-1633 ; publication posthume en
1662 dans une traduction latine, en 1664 en français), dans Le
Monde, L'homme, A. Bitbol-Hespériès et J.-P. Verdet (éds.), Paris,
Seul, 1996, p. 119.
L'essence
de l'être
Le
parallèle qui peut être fait entre le mythe hébraïque du Golem et
le mythe catholique d'Adam montre que l'Homme tente de reproduire sa
propre création divine mais n'y parvient pas. En effet, d'après les
préceptes de la religion catholique, l'homme est constitué de deux
matières, que lui a conféré Dieu, le corps et l'âme. Ces deux
substances bien qu'inséparables ne sont pourtant pas imbriquées
l'une dans l'autre. En effet,
l'âme est pour le corps « un pilote dans son navire ».
Ici, on en appelle au principe de cybernétique (du grec kubernêtikê,
gouvernail), en tant que l'âme gouverne le contrôle du corps. Mais
la machine, quant à elle, est programmée par l'homme, il ne peut
pas lui insuffler d'âme. Ainsi on peut se demander dans quelle
mesure il a le contrôle sur celle-ci. L'homme n'a pas un contrôle
absolu sur sa création. La machine peut lui échapper. En effet, on
peut se rappeler ici les images de révolte des robots du film I
Robot d'Alex Proyas ou les dysfonctionnements des machines dans
Brazil de Terry Gilliam.
En
lien avec cette impossibilité pour l'homme d'avoir un contrôle
absolu sur sa création, on peut se poser la question centrale du
libre-arbitre dans les relations Dieu-Homme et Homme-Machine. La
conscience dont Dieu a doté l'homme le rend unique parmi les êtres.
Mais aujourd'hui, des robots ont commencé à reproduire ce qui est
censé caractériser l’homme, à savoir son aptitude à recevoir
des informations du monde extérieur et à rétroagir avec elles.
Cela donne l'impression qu'il agit avec une intention, une volonté.
Dualité
du divin et du mécanique
L'homme est un être complexe aux multiples facettes constitué d'un champ de tensions. A la fois divin, par son créateur et son âme « éternelle » et mécanique par son existence de simple mortel, il tient en sa dualité la clef de voûte de la recherche sur la robotique et l'immortalité. Pour ressembler à Dieu, l'homme doit tenter de se rapprocher au maximum de son côté divin. Pour cela, il doit se confronter à la dualité qui sommeille au plus profond de lui, son côté mécanique et son côté divin. Quand l'homme crée, modèle de ses mains, de sa pensée, une machine afin qu'elle lui soit soumise, comme il l'est à son propre créateur, il expurge son côté mécanique. Ainsi, le robot est le fruit de cette expurgation du mécanique. Cela passe notamment par une recherche de l'homme à créer un automate à son image. Dans le robot humanoïde se trouve justement cette continuité entre le vivant et le mécanique. Il incarne le rejet de la dimension mécanique humaine et pourtant il arbore des caractéristiques propres au vivant, le corps, la parole...
« Et
Dieu dit :- Faisons
les hommes pour qu'ils soient notre image, ceux qui nous ressemblent
[...], rendez-vous en maîtres, et dominez les
poissons des mers, les oiseaux du ciel et tous les reptiles et les
insectes. ».
Genèse,
Chapitre 1, Verset 31.
L'apparence
imaginaire
Dieu,
ce « maître plasticien », a crée à son image un homme
parfait afin qu'il règne sur les êtres qui peuplent la terre.
Cependant, le corps de Dieu est une construction de l'imaginaire
humain. En effet, ce sont les hommes qui ont représenté Dieu par la
peinture, la gravure depuis la nuit des temps. Mais ces
représentations nous montrent que Dieu n'a pas de corps, il est
incarné par l'image de Jésus, lui-même un homme. Ainsi quand
l'homme crée la machine à son image, elle est elle-même l'image de
Dieu.
«Avec
sa Croix, il [Jésus] formait un dispositif technique qui a suscité
beaucoup de polémiques. On ne sait pas comment il est né. Il est
humain mais pas vraiment... A
maints égards, Jésus illustre la condition Cyborg. Tous deux ont
une double nature. En Jésus, Dieu se fait humain ; en Cyborg, la
technologie se connecte au corps.
Je ne crois pas au cerveau dans une cuve, le téléchargement d'une
personne sur une puce : comme Jésus, Cyborg a besoin de
l'incarnation.» Cyborg
philosophie,
Thierry Hoquet.
Mais
le statut de machine suppose un créateur, une finalité et un
propriétaire. Dans ce cas, peut-on
vraiment dire que l'homme est pour Dieu ce qu'est la machine pour
l'homme ? Si
l'on peut effectivement affirmer, en se basant sur les préceptes de
la religion catholique, que l'homme est la création de Dieu et que
Dieu l'a pourvu d'une destinée,
l'homme a t-il a un propriétaire ?
A première vue, l'homme tend à prendre ses propres décisions, mais
il est soumis à des contraintes extérieures auxquelles il doit
s'adapter. Ainsi, cela remet en en question le statut de l'homme
comme étant sa propre fin et soulève le problème de la liberté.
Et, face au modèle de l'homme-machine que nous montrent les œuvres
de fiction, on nous révèle une construction de l'imaginaire de
l'homme mécanique et de sa rationalisation complète.
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