lundi 15 avril 2013

A la conquête de la liberté



Introduction / Repères historiques de la naissance d’une relation homme/robot
Il semble que la relation homme/robot est éprouvée tardivement car elle est surtout ressentie à partir des révolutions industrielles du XXème siècle où la mécanisation et la robotique deviennent de plus en plus présentes dans nos vies. Nous précisons « surtout ressentie au XXème siècle » car dès le XVIIIème, on observe que les automates exercent une réelle fascination sur les hommes. Peu à peu, la machine se substitut à l’homme, de par sa capacité à produire plus vite et en plus grande quantité. On aperçoit alors, en pointillé, l’angoisse de la société industrielle envers un risque de déshumanisation, et l’inévitable ampleur de la technologie sur nos vies. En parallèle, les récits les plus fous, relatent au travers d’un genre littéraire et cinématographique nouveau, la Science Fiction, (et nous baserons une grande partie de notre réflexion sur ces œuvres) la volonté d’émancipation des robots. Cette émancipation se fait souvent par le biais de rébellions, entrainant la crainte pour les hommes d’avoir conçu une « intelligence artificielle » finalement trop « intelligente » et qui mettrait en péril le règne humain. On aperçoit alors la première problématique, à savoir la maîtrise de son destin.

I/ De l’asservissement des machines à la délivrance des robots : l’émergence de l’idée de conscience, l’exemple de Blade Runner :
On peut se poser la question de l’épanouissement de l’homme dans une société moderne, s’il maîtrise son destin on peut penser qu’il est un être libre. A l’inverse, le robot est la plupart du temps un être contraint, asservi. Le terme robot a d’ailleurs une étymologie slave qui signifie travailleur, en russe la particule se rapproche de Rab signifiant esclave. Or un esclave est une «personne de condition non libre, considérée comme un instrument économique pouvant être vendu ou acheté, et qui est sous la dépendance d'un maître 1 ». C’est bien la question de la liberté qui est soulevée avec l’angoisse, pour les uns et les autres, d’un asservissement « à vie ». Pour le moment, le robot ne semble pas avoir la vocation à s’émanciper car peut-être pas encore assez évolué, néanmoins dans les œuvres de fictions, les robots tentent de s’extraire de leur condition et pour cela, troublent l’ordre établi. Ils deviennent donc une menace pour les hommes. Et aux vues de l’histoire des révolutions civiles, mais aussi des conditions de travail qu’ont induits les sociétés industrielles et qui chez Marx fera émerger le concept de prolétariat et de lutte des classes, ne peut-on dire que le robot est à l’image de l’homme-esclave tentant de se libérer de sa propre condition ? Pareillement, on peut envisager que cette tentative de révolte du robot est une métaphore de la créature vers son créateur ? Celui-ci cherche des réponses à des questionnements métaphysiques : pourquoi suis-je là ? Quel est mon rôle ? Donc, par effet miroir, le robot serait une métaphore de l’homme lui-même : un travailleur désirant sortir de ses carcans pour atteindre la liberté.



Or qu’est-ce qui définit l’humain ? L’exemple de Blade Runner est pertinent puisqu’il traite du thème de la liberté et du libre arbitre. Blade Runner est un roman de Philip K. Dick de 1966 qui sera adapté au cinéma par Ridley Scott en 1982. Cela raconte l’histoire d’une société, en 2019, où les ressources de la faune et de la flore se sont épuisées et où les replicants (les robots) crées sur Mars et qui n’ont pas accès à la Terre, ne se distinguent plus physiquement des humains. Ceux-ci, issus de la catégorie appelés les Nexus-6, sont d’une intelligence et beauté supérieure aux hommes. Ils sont doués d’une mémoire artificielle mais d’une vie limitée à quatre ans. Le plus intelligent et chef des replicants, Roy, parvient à pénétrer sur Terre, il est alors immédiatement traqué par un Blade Runner. Sentant sa « mort mécanique » venir il recherche son créateur pour lui exprimer son désespoir et lui demander de rallonger sa vie artificielle. Ce dernier refuse, alors Roy tue son créateur (après l’avoir battu symboliquement aux échecs – victoire de la créature, sur son créateur), puis alors qu’il peut enfin tuer son limier, le Blade Runner qui le traque, il éprouve la fin de sa vie et décide de lui laisser la vie sauve et meurt en pensant qu’en l’espace de quatre ans, malgré une mémoire artificielle, il est possible de posséder des souvenirs qui lui sont propres. Cet exemple nous montre que le robot n’est plus robot à partir du moment où il a conscience de la mort, de sa propre mort. Il se rend compte du prix de sa vie, et donc de celle des autres, et c’est pour cela qu’il épargne le Blade Runner. Cet exemple nous montre que ce n’est pas l’intelligence ou la beauté qui fait l’humain, ce n’est pas un état ou une nature mais bien une démarche. Ce serait donc une démarche qui permettrait de se sortir de sa condition ? On peut donc résumer cette théorie de la démarche existentielle sous trois volets : la conscience de la mort, le respect de la vie et la dignité du vivant. Ces trois thématiques nous poussent donc à penser que la relation homme/machine serait la même relation que celle des hommes à leur propre créateur, c'est-à-dire homme/dieu puisqu’elle fonctionnerait sous les mêmes propriétés.

Mais avant l’ère industrielle, existe-t-il et retrouve-t-on une antériorité à la problématique de la créature cherchant à se libérer de son créateur ?

II/ La thématique de l’âme : mis en opposition du mythe de Pygmalion et du mythe du Golem :  la thématique de l'âme : mis en opposition du mythe de Pygmalion et du
Le mythe apparait comme un récit qui, par l’usage du merveilleux parfois, explique et met en contradictions les pratiques sociales d’une société à un moment donné. En partant de ce constat de nombreux mythes peuvent être formulés tout au long de l’histoire humaine pour expliquer tel ou tel comportement. L’exemple de la mythologie grecque en est une preuve évidente. Celle-ci regroupe une série de mythes, on rappellera l’excellent Métamorphoses d’Ovide, qui par la pluralité des récits, tend à rendre compte de l’état du monde, des comportements et de ses disfonctionnements. Dans les Métamorphoses, le mythe de Pygmalion est intéressant car il évoque l’amour d’un statuaire pour sa statue parfaite. Pygmalion, sous le jeu d’Aphrodite, en tombe éperdument amoureux, au point qu’il la pare de bijoux, de vêtements nobles et qu’il est privé de sa liberté, et finalement de son libre arbitre puisqu’aveuglé par l’amour. On observe là, une situation inversée, c’est le créateur qui est prisonnier de son œuvre. Mais la dimension amoureuse vient à contrario du mythe du Golem, justement du à ce manque d’amour. Le Golem est un être bestial, formé de glaise, et qui dans le mythe hébraïque perd la parole tous les soirs lorsque son maître la lui arrache. Quelles sont alors les différences entre ces deux mythes ?

Dans son livre Robots : le mythe du Golem et la peur des machines2, Brigitte Munier introduit l’idée que la relation créateur/créature, dans le mythe de Pygmalion, vient se placer comme une relation d’égal à égal. Ce mythe pose la question de l’altérité et de la reconnaissance mutuelle. En effet, lorsqu’Aphrodite insuffle la vie à Galatée, la statue de Pygmalion, elle lui donne une âme, or cette âme est donc attribuée par un être transcendant, c’est cette transcendance qui crée l’égalité. En outre, celui-ci doit envisager sa relation amoureuse avec elle, ile ne peut la forcer, la violenter etc. A l’inverse, le golem est le résultat de la création d’un homme et non l’intervention d’un être merveilleux. Le Golem n’a donc pas d’âme, il lui manquerait cet aspect pour en faire l’égal d’un homme et donc de son créateur. En effet, le Golem est un être artificiel modelé à l’image de l’Homme dans de l’argile et amené à la vie. Il a été créé pour servir l’Homme mais fini par se retourner contre lui. Nous voyons très bien que ce mythe est facilement transposable dans la robotique car il symbolise la peur de la perte de contrôle, pour l’Homme, de sa propre création. La créature acquiert une force supérieure, se rebelle et il faut par conséquent la détruire. Il y a directement un parallèle avec le mythe d’Adam : l’Homme veut, comme Dieu, créer un être à son image mais échoue parce qu’il n’est pas capable d’imiter le travail de Dieu, et notamment d’insuffler une âme à sa création.


« Les robots ne sont pas des hommes. Du point de vue mécanique, ils sont
plus parfaits que nous, ils ont une étonnante intelligence rationnelle mais ils
n’ont pas d’âme [...]. Le produit de Rossum est techniquement supérieur au
produit de la nature »




Cet extrait de R.U.R. est un exemple parfait de la transposition du mythe du Golem. Dans la pièce de Karel Capek créée en 1920, nous pouvons voir que des êtres artificiels ont été créés pour servir les hommes et travailler dans les usines. Ces êtres, appelés robots, vont pourtant s'affranchir de leur condition et se rebeller contre leur créateur. Cette œuvre pose les mêmes questions que le mythe du Golem. La notion d'âme est centrale dans l'explication de la menace que représente ces créatures. C'est leur « intelligence rationnelle » qui va les amener à se soulever. Ils ne peuvent pas comprendre les rapports de force en jeux et la domination des hommes. En effet, ils sont plus faibles qu'eux et logiquement ne peuvent pas dominer.


1 Dictionnaire Larousse

2 Robots : le mythe du Golem et la peur des machines, Brigitte Munier, Les Essais, Editions de la Différence, Paris 2011, p. 169-171


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